Restaurer des outils est la manière idéale pour nous de faire honneur aux artisans qui les conçurent, d’apprécier la qualité bien souvent supérieure des fabrications d’antan, tout en acquérant de nombreuses compétences manuelles ! Étanchons donc aujourd’hui notre soif de connaissance avec l’objet qui, au cours de l’évolution de Sapiens, a dû faire couler autant de sang que de sève ! Elle était lancée par les Francs, enterrée par les Amérindiens, échangée à l’âge de Bronze et, dans la mythologie grecque, Héphaïstos aurait même donné naissance à Athéna en fendant de sa hache le crâne de Zeus…
Elle a occupé une place centrale aux côtés de l’Homme, en témoignent les centaines de variantes qui ont traversé les âges et les continents : francisques, cognées, doloires, labrys, tomahawks… Nous nous occupons ici de restaurer une hachette, plus précisément une hachette-marteau, outil versatile grâce au prolongement d’acier situé à l’opposé du tranchant.

Voici notre obsession du jour !
Tout d’abord, un peu d’anatomie. Une hache est composée de deux parties distinctes, le manche et le fer. Le manche peut être droit (photo ci-dessus), courbé ou double courbé (modèle que nous allons tenter de reproduire) afin de faciliter la prise en main. Le fer possède un trou, appelé « l’œil » dans lequel le manche vient s’emboîter. L’œil est plus étroit à la base du fer qu’à son sommet, afin de pouvoir évaser le manche avec un coin, pour empêcher la hache de se démancher durant son utilisation.
Le manche
Certaines essences, de par leur robustesse et leur droiture naturelle sont privilégiés pour les manches de hache. En Amérique, c’est bien souvent le caryer (« hickory ») qui est utilisé. En Europe, le frêne ou le robinier font des manches fiables. Quelques balades dans le coin et des connaissances de bases sur l’identification des végétaux permettent de repérer facilement les arbres tombés au cours de l’année. Près de chez nous, un robinier faux-acacia semble avoir été soufflé par une tempête l’automne dernier, on est donc allés en prélever une belle branche droite.
Le robinier faux-acacia est facilement identifiable : outre les épines grossières qu’il arbore, ses fruits sont des gousses aplaties ressemblant à s’y méprendre à des haricots, et pour cause, ils font partie de la même famille : les Fabacées (ou légumineuses dans le langage courant) ! Avant d’aller plus loin, on tient à préciser que le bois utilisé est encore vert, ce qui n’est pas optimal pour la fabrication d’un manche : celui-ci va ensuite sécher et se rétracter, voire fendre si l’hygrométrie (la teneur en eau du bois) chute trop vite. L’idée ici est de se faire la main et de monter en compétence, le temps que le reste du robinier sèche dans un coin !
On a donc commencé à écorcer le morceau, aisément réalisable avec une plane. Le but est d’ôter la matière inadéquate à la fabrication d’un manche, à savoir l’écorce et le cambium. On entreprend ensuite de fendre grossièrement le bois avec un coin et un marteau, afin d’obtenir une pièce du gabarit souhaité. Le reste sera entreposé en attendant qu’il sèche. Fendre du bois droit de fil et vert est un vrai jeu d’enfant !

Fendue en son centre, on peut observer la moelle, très foncée ici
Il convient ensuite de délimiter la partie à garder pour la réalisation du manche. On dessine à main levée l’œil du fer avant de refendre plus finement cette fois le morceau à tailler.
Le fer de la hachette est particulièrement bien adapté à cette tâche. Pour l’anecdote, les tomahawks Amérindiens étaient facilement démanchables pour effectuer des tâches très précises : fendre du bois, racler des peaux de bêtes…
Le sens du fer est donné par le sens du bois : le tranchant vers l’intérieur du bois pour une durabilité et une élasticité maximale.

Avec un peu d’imagination…
Vient ensuite la sculpture du manche, à la plane pour commencer et au couteau pour les finitions et les endroits délicats.

La plane est un outil formidable ! Bien aiguisée, elle permet d’enlever rapidement et sans effort de beaux copeaux. C’est également un bon moyen d’apprendre à lire le sens du bois (le fil du bois, pour les adeptes), c’est à dire la manière dont l’arbre a poussé, et donc comment les fibres du bois sont disposées. A contrefil, on se rend vite compte qu’on déchire la matière et qu’on emporte toutes les fibres sur notre passage, un vrai massacre !

A défaut d’un vrai couteau de sculpture, un couteau bien aiguisé est un bon compromis pour façonner le bout du manche. En positionnant le pouce en amont et en rétractant uniquement les autres doigts pour sculpter, impossible de se couper !

Le fer
La rouille présente sur le fer étant assez superficielle, nous n’avons pas eu à utiliser les grands moyens pour la nettoyer. Une brosse métallique a enlevé le plus gros, du papier ponce (P40 puis P80) a fait le reste. Loin d’être maniaques, on a volontiers laissé les tâches d’acier noirci, lui donnant un petit air « lunaire » !

Avant, et après !
Son tranchant étant complètement émoussé, elle avait besoin d’un bon affûtage. L’occasion rêvée pour tester notre meule, avec des résultats très satisfaisants !

Assemblage et finitions
Il ne reste plus qu’à tailler le coin, la pièce qui va venir assembler le fer et le manche. Celui-ci a été taillé dans une chute de fruitier, dense et dur. Le contraste de la couleur rose du cerisier avec le jaune du robinier est également esthétique !
Pour l’assemblage, on vient scier le bout du manche en son centre. On insère le fer, puis on introduit le coin dans la fente avant de l’enfoncer en venant le frapper sur l’établi. On coupe ensuite la portion du coin qui dépasse. Laisser une partie du manche et du coin dépasser de l’œil augmente la résistance de l’ensemble.
La touche finale : on enduit le manche d’huile de lin pour nourrir le bois. Il est également possible d’y appliquer un peu de cire en pâte pour une finition et une durabilité optimale.

Retour à l’état sauvage…
Voilà un projet très formateur qui se termine, où nous avons appris à fendre du bois, travailler ce dernier pour le transformer en manche, et au cours duquel nous avons (enfin) pu tester notre meule ! Nous retournerons sûrement chercher du robinier pour le faire sécher une année entière, afin de pouvoir fabriquer des dizaines de manches la saison prochaine.
Bien sûr, cette hache est loin d’être parfaite, le manche est certainement trop noueux, un peu courbe et encore vert, l’aiguisage est approximatif… mais c’est notre premier essai, et en toute modestie, on en est un tout petit peu fiers !
Vous aussi, allez fouiner chez vos grands-parents ou dans une brocante, dégotez-vous une hache et donnez-lui un peu d’amour, elles en ont tellement besoin !
Quelques références
Pour ceux qui cherchent à fabriquer un manche similaire, ou à en savoir plus sur ce type d’artisanat « rustique », on ne saurait trop conseiller « Bushcraft 101 » de Dave Canterbury ainsi que « Mains Habiles » d’Albert Boekholt, un ouvrage de techniques de campisme écrit en 1930 destiné aux scouts de l’époque, magnifiquement illustré en toute simplicité (on vous laissera imaginer la débrouillardise de la jeunesse de l’époque), une vraie mine d’or !

Tiré du livre « Mains Habiles » : chaque illustration réfère à une description détaillée
A très bientôt !
